La souffrance de l’accompagnant vue par le malade (ou pas)

Si un aidant, aussi proche soit-il de la personne qu’il accompagne, n’est que rarement capable d’estimer le degré de souffrance d’un malade, ce dernier éprouve les mêmes difficultés vis-à-vis de son accompagnant.
Mais comment être attentif, et même objectif, lorsque l’on souffre soi-même profondément dans sa chair et dans son être ? Comment ne serait-ce qu’imaginer la souffrance, le plus souvent psychique, d’une personne en bonne santé apparente ?
S’il s’en est aperçu, le malade a plutôt tendance à la minimiser, ou à ne pas vouloir y prêter attention. Au fond de lui-même, il sait qu’il est responsable de ce que l’autre subit. L’inquiétude, la peine, les soucis affectifs, matériels et d’intendance, mais aussi une vie nécessairement différente. Une situation somme toute fort désagréable, qui vient s’ajouter aux affres de la maladie elle-même.
J’ai bien conscience que, pour celui qui n’a été ni atteint d’une grave maladie, ni été dans la position d’un accompagnant, ces quelques lignes peuvent apparaitre comme de la littérature et de la psychologie « à deux balles ». Une abstraction totale.
Moi, c’est au détour d’une phrase, dans une conversation qui a démarré d’une façon tout à fait anodine, que j’ai pris un coup à l’estomac : « 15 ans, cela fait 15 ans de ma vie … » une phrase tout d’abord restée en suspend. Et puis, une formulation plus complète et plus terrible à entendre : « 15 ans, tu m’as volé 15 ans de ma vie … »
Je ne sais pas ce qui m’a fait le plus mal. Ces quelques mots, ou le silence qui a suivi, laissant le soin à mon imagination de tenter de découvrir l’argumentation venant étayer cette phrase. Tout ce dont je me rappelle, c’est la fixation que mon cerveau cartésien a faite sur le décompte exacte du nombre d’années… Dérisoire pare-feu !
À ce moment je croyais que, parce que j’allais mieux, notre vie était redevenue presque « normale ». Je croyais que sa propre vie était redevenue « normale ».
Car enfin, après avoir connu le pire, je m’étais relevé ! Malgré les séquelles, que je tente de dissimuler et d’intérioriser le plus possible, j’avais le sentiment qu’une gomme magique avait eu le pouvoir de rendre la vie de la personne qui m’accompagnait plus douce dans une sorte de retour à la normale.
Et bien ce jour là, il m’a été rappelé qu’il n’en était rien.
J’ai compris ce qu’elle ressentait, et j’ai aussi compris que, à moins d’être un monstre d’égoïsme, je resterai coupable de lui avoir volé 15 années de sa vie, et que sa convalescence serait longue. À ce titre, j’avais pris « perpette ».
Oui, c’était pour toujours. J’aurais beau déployer tous les efforts dont je pourrais être capable, le mal est fait. La souffrance restera ancrée dans son esprit et dans son corps, cohabitant avec tous les merveilleux moments que nous avions connus, et avec d’autres que nous pourrions connaitre.
J’ai cherché à comprendre les motivations qui conduisent une personne à se transcender, mais aussi à subir une vie qu’elle n’a pas choisie, plutôt que de fuir. J’ai beau avoir le sentiment d’avoir trouvé, rien n’apaise mon esprit.
Comme il est difficile de se pardonner le mal que l’on a pu faire à celle (ou à celui) qui nous accompagne. Mais y a t-il seulement quelque chose à se pardonner ? Accepter, aller de l’avant, et faire de son mieux. Voilà peut-être quelques clés…
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